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Le poids des mots

Publié le 23 Janvier 2012
Publié le 23 Janvier 2012

Lorsque les rumeurs commencèrent à circuler à l'effet que Jay-Z cesserait d'utiliser le mot «b*tch» dans ses chansons maintenant qu'il était devenu père de famille, ma première réaction fut: «Chouette! Mais utilisera-t-il toujours le mot "n*gga" (nègre)?

Sujets :
Université Rutgers , Death of the Civil Rights

Même si cette rumeur fut ensuite démentie par l'agence représentant l'artiste, je ne pouvais m'empêcher de considérer jusqu'à quel point nous vivons dans un monde…

a)    outrageusement politiquement correct qui cherche à tout prix à tout censurer ce qui pourrait offusquer des gens;

b)    et comme il est étrange que des mots haineux aient été récupérés par des groupes de victimes qui les ont, avec plus ou moins de succès, transformés en termes acceptables.  

Les mots ont leur poids. Mais la charge des mots diffère selon le contexte, les intentions du messager et la perception des autres. «N*gger» était d'abord un terme péjoratif en soi, mais également un dérivé du latin désignant la couleur noire. Je gage que nombre d'entre vous se sentiraient mal à l'aise de l'utiliser à haute voix. Mais pourquoi? Parce que ce mot est lourd de sens.

«C'est le contexte qui fait toute la différence. Historiquement, les Blancs utilisaient ce terme pour désigner des êtres inférieurs socialement; une infériorité confirmée par la loi; une loi qui fermait les yeux sur, par exemple, deux Blancs qui abattaient un garçon noir de 14 ans et jetaient son corps enroulé dans du barbelé dans une rivière parce que ce dernier avait sifflé après une jeune femme blanche de 21 ans», écrit Gerald Montgomery sur www.AtlanticRock.com.

Voilà donc le lourd poids que ce mot véhicule… Il est devenu une insulte parce qu’il a été répétitivement utilisé pour dénigrer et asservir.

Comment expliquer que ce mot porteur de tant de souffrances soit devenu omniprésent dans le monde hip-hop qui semble incapable de ne pas copieusement l’utiliser à tout moment dans quantité de chansons. Le premier album du rapper 50 Cent, «Get Rich or Die Trying» mentionne le mot «n*gga» 131 fois! C’est non seulement irrespectueux sur le plan historique, mais cela devient douloureusement redondant.

Le premier album du rapper 50 Cent, «Get Rich or Die Trying» mentionne le mot «n*gga» 131 fois! C’est non seulement irrespectueux sur le plan historique, mais cela devient douloureusement redondant. -

Pourquoi acceptons-nous donc que Jesse Jackson et Al Sharpton condamnent le controversé animateur de radio, Don Imus, pour avoir traité de traînées («nappy headed hoes»), les membres de l’équipe de basketball féminin de l’université Rutgers, mais nous ne protestons jamais contre les rappers qui utilisent le même genre de mots pour désigner les femmes noires? En sommes-nous rendus au point où l’important est de savoir qui dit les choses?

Je comprends le principe. Après tout, l’utilisation de termes péjoratifs par leurs propres victimes n’est rien de nouveau. Les gais se sont appropriés le terme anglais «queer» (homo) et les lesbiennes utilisent désormais le mot «dyke» (qui faisait jadis référence à la partenaire plus masculine dans un couple de lesbiennes) avec pour résultat que ces deux mots ont perdu leur charge négative.

Le professeur Todd Boyd écrit dans son livre, «The Death of the Civil Rights and the Reign of Hip Hop» (la mort des droits civils et le règne du hip-hop) : «J’aime le mot "n*gga". Il s’agit là de mon mot préféré dans la langue anglaise parce qu’aucun autre terme n’est plus controversé. Selon moi, le hip-hop a redéfini ce mot (…) Plus vous le dites, plus vous le dédramatisez.»

Peut-être, mais je n’en suis pas convaincue. Normaliser un terme par sa surutilisation ne le désamorce pas nécessairement de sa charge et ne le rend pas pour autant inoffensif.

«Ce n’est pas parce que votre ennemi a tort que vous avez raison pour autant», écrivait Trisha Rose dans son livre «The Hip Hop Wars» (les guerres du hip-hop).

Mark Twain, réputé être pointilleux dans ses choix de mots, écrivait : «La différence entre un mot presque juste et le mot juste est énorme.» Je me demande bien ce qu’il penserait du fait que l’on ait remplacé le mot «n*gger» dans son classique littéraire «Les aventures d’Huckleberry Finn» par le mot «esclave» pour ne pas choquer les lecteurs contemporains, alors que l’industrie de la musique utilise ouvertement et sans retenue le même terme péjoratif sans se censurer. 

 

 

 

 

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